Prix Jean-Pierre Bélanger 2012: déclaration de François Labbé (RACQ/RAJE citoyenne)

Publié: 27 novembre 2012 dans Divers
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Allocution de François Labbé, lors de la conférence de presse (25 novembre 2012) et de la remise du Prix Jean-Pierre Bélanger à l’Association de la santé publique du Québec (26 novembre 2012).

Bonjour et merci.

Mon nom est François Labbé. Je suis agent de recherche et de liaison au RACQ et, à ce titre, j’ai été coordonateur du projet RAJE citoyenne depuis août 2010. Cependant, je tiens à souligner que nous avons embauché dès le départ du projet un jeune diplômé en travail social de l’UQAM, Maxime Boucher, qui a fait l’essentiel du travail d’animation, de mobilisation et d’organisation avec les jeunes, et ce, à temps plein.

Les 29 Auberges du coeur sont présentes dans 10 régions du Québec. Elles accueillent, hébergent et soutiennent des jeunes de 12 à 30 ans, sans abri ou en difficulté. Une Auberge du cœur, c’est un lieu où le jeune peut jeter l’ancre, le temps de se réorganiser, de se mettre en projet en fonction de ses objectifs et avec le soutien d’intervenants et la solidarité des autres jeunes qui vivent ou ont vécu des situations équivalentes. Ces démarches volontaires peuvent le mener vers la recherche d’emploi, le retour aux études ou le milieu familial. L’accompagnement prend souvent la forme d’une médiation familiale, d’un suivi post-hébergement, de la location d’un appartement avec soutien communautaire, de la défense de droits, ou d’un travail d’éducation populaire favorisant l’exercice d’une citoyenneté responsable. L’ensemble de ces actions s’inscrit dans une approche communautaire qui se veut alternative et globale.

Encourager l’engagement citoyen des jeunes qu’elles soutiennent figure parmi les principales visées de l’intervention des Auberges du cœur. Le projet RAJE citoyenne est venu au monde pour améliorer cet aspect de leurs pratiques.

Dans mon rôle et de mon point de vue privilégié, j’ai pu participer à l’ensemble des actions et des activités du RAJE citoyenne et être le témoin des efforts des jeunes, des intervenants et de mon collègue Maxime, pour réussir, à toutes les étapes du projet. J’ai été témoin des obstacles qu’ils ont rencontré et, bien sûr, de leurs succès.

Le Rassemblement de la jeunesse citoyenne est un espace d’expérimentation d’une citoyenneté engagée, avec, par et pour les jeunes sans-abri ou en difficulté. Dans cet espace, les intervenants des Auberges du cœur ont pour rôle premier de former les jeunes aux différents rôles-clés de l’action citoyenne collective et de les inviter à mettre à contribution leurs savoir-faire.

Ce sont les premiers jeunes militants.tes, en août 2010, qui ont choisi d’agir ensemble pour améliorer l’accès à l’aide sociale, à l’éducation et à la formation, qui étaient (et qui restent) des sources majeures d’inégalités sociales, ayant des conséquences graves et multiples dans plusieurs dimensions de la vie des jeunes adultes.

C’est aussi ces jeunes qui ont donné une personnalité propre au RAJE citoyenne, qu’on reconnaît à ses vidéos engagées, son blogue, ses manifestations publiques colorés, son humour sarcastique et bien sûr sa bannière du Loup enrajé qu’ils se sont transmis, comme un flambeau, de militants à militants.

Pour prendre la mesure du chemin accompli et des succès obtenus, il faut prendre conscience des défis et des obstacles qui se dressaient devant nous. J’en aborde brièvement quelques-uns.

D’abord, la mobilisation des jeunes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale dans des actions citoyennes représente un immense défi, compte-tenu de leurs conditions de vie et de leurs ressources matérielles.

Ces jeunes sont rejoints au moment où ils sont souvent sans ressource matérielle et mènent des vies extrêmement précaires. Ils vivent dans l’urgence de répondre à leurs besoins de base. Pour plusieurs, c’est la lutte quotidienne pour la survie. Avec souvent pour conséquence que leur santé physique et mentale devient fragile.

Dans ces circonstances, on comprendra que la plupart d’entre eux, d’entre-elles, sont dans un état de souffrance qui les poussent à se replier sur eux-mêmes. Les injustices qu’ils et elles vivent tous les jours, et qui les font souffrir, ne suffisent pas à les mobiliser dans des actions citoyennes et collectives pour affirmer leurs droits et améliorer leur sort.

Les jeunes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale sont aussi sans ressource matérielle, ni organisation pour soutenir leur engagement. L’engagement citoyen demande du temps, mais aussi des ressources matérielles pour organiser et mobiliser (locaux, téléphone, ordinateur, moyens de déplacements, etc.).

RAJE citoyenne propose au contraire à ces jeunes de briser leur isolement, de créer du lien de solidarité et d’occuper l’espace public, politique, pour témoigner des injustices qu’ils et elles vivent et proposer des solutions. Il met également à leur disposition les ressources qui leur font défaut et qui sont essentielles à l’action citoyenne: intervenants, locaux, téléphones, ordinateurs, moyens de se déplacer, repas, etc.).

Ensuite, les enjeux pris en charge par les jeunes du RAJE citoyenne, particulièrement l’accès à l’aide sociale, sont entourés de préjugés largement répandus dans la population. Des préjugés que les décideurs politiques connaissent et qui les servent plutôt bien lorsque vient le temps de nier les problèmes ou de dire « non » aux revendications des jeunes.

ENFIN, on comprendra que ça prend du COURAGE, pour un petit groupe de jeunes méprisés, discriminés, d’aller dans l’espace publique, dans la rue, sous le regard du public, des médias, pour une cause impopulaire, par des moyens impopulaires. Au début, ce sont les plus courageux et courageuses qui s’engagent et deviennent des leaders et des modèles pour les autres. Pour les trouver, il faut accepter de rencontrer beaucoup, beaucoup, de jeunes.

Malgré ces défis et ces obstacles, le RAJE citoyenne a connu un certain nombre de succès et de retombées positives, pour les jeunes, pour les Auberges du cœur et pour la collectivité.

On parle bien sûr de plus de 1700 jeunes rencontrés, d’une douzaine de jeunes et d’intervenants qui ont mis à contribution leur expertise, leurs compétences et leurs créativités, de quelques dizaines de capsules vidéos engagées, dont quelques-uns sont maintenant utilisées par des profs de travail social, d’une dizaine de manifestations colorées dont une particulièrement réussie et qui demandait l’asile politique à la Finlande, pays où l’on reconnaît vraiment la valeur de la liberté, de l’éducation et de la formation.

On parle aussi de rapports plus égalitaires entre intervenants et jeunes impliqués dans le RAJE citoyenne, d’une reconnaissance d’une expertise de part et d’autre. Reconnaissance aussi d’une interdépendance : pour transformer la société, les intervenants et les jeunes doivent être solidaires et agir ensemble.

Je voudrais terminer en citant trois auteurs, issus de l’École de travail social de l’UQAM (Jean-François René, Isabelle Morissette et Laurence Caron) qui ont observé le RAJE citoyenne en action et analysé ses productions vidéos et écrites sur Youtube, le blogue et Facebook. Ils soulignent, à leur façon, d’autres retombées positives des efforts du RAJE citoyenne:

Perçus au départ comme inoffensifs politiquement, au fur et à mesure des actions collectives et des manifestations, ils existent un peu plus en tant que citoyens (…). Ils agissent en tant que jeunes vivant des problèmes d’insertion, subissant mépris, harcèlement et discrimination, des jeunes que l’on croyait incapable dans bien des milieux d’intervention, d’agir avec d’autres. Quand ils frappent à la porte du ministère, en demandant de faire preuve d’ouverture et de tenir compte du contexte social avant de les juger, ils dérangent encore plus parce qu’ils le font sans gêne, en n’ayant rien à perdre, en n’utilisant pas les canaux habituels, plus institutionnels. Au jargon bureaucratique, et à la lourdeur du système, ils opposent leur propre langage, leurs propres symboles, ce qui est inattendu, et peut créer un malaise, voire une fin de non-recevoir (comme ce fut le cas avec le blogue). Et ce qui était pour les institutions qu’un simple problème bureaucratique de gestion, devient un enjeu politique, par la mise en lumière d’un rapport de domination.

Ce que soulignent les auteurs, c’est le fait que :

Ces Loups solidaires font exister dans l’espace public des inégalités sociales graves qui étaient jusque-là quasi invisibles et ils en ont fait un enjeu politique que le Ministère (de l’Emploi et de la Solidarité Sociale) ne peut plus nier et avec lequel il doit désormais composer. Ainsi, malgré une période de conflit ouvert avec le RAJE citoyenne, le Ministère a fini par accepter de discuter avec les jeunes des problèmes et de leurs solutions.

Enfin, les jeunes et les intervenants engagés ont pris conscience de leur rôle d’acteur politique et de leur capacité à prendre en charge des problèmes qui semblaient jusque-là trop grands pour eux.

Merci.

 

François Labbé

Agent de recherche et de liaison

Regroupement des Auberges du coeur du Québec

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